Mort de Joseph Kasa-Vubu, le 24 mars 1969: un symbole de la fin tragique des pères de l’indépendance (Analyse)

Une disparition silencieuse qui révèle les fractures profondes de l’indépendance congolaise.

Ntemo
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Le 24 mars 1969-24 mars 2026, 57 ans déjà, Joseph Kasa-Vubu, premier président de la République démocratique du Congo, s’éteint à Boma, dans sa résidence du Mont Kisundi. Loin du faste de Léopoldville, actuelle ville de Kinshasa, c’est dans une semi-disgrâce que le « vieux » de la politique congolaise rend son dernier souffle. Sa mort, officiellement attribuée à une longue maladie, est en réalité un épilogue tragique, symptomatique de la violence politique et de l’ingratitude qui ont marqué les premières années de l’indépendance congolaise.

Une mort dans l’isolement et la précarité pour le tout premier président de la République

Les circonstances de la fin de Joseph Kasa vubu, après avoir été évincé du pouvoir par le coup d’État du général Mobutu le 25 novembre 1965, sont décevantes au vu ce son rang. Kasa-Vubu est contraint à la retraite forcée dans sa province natale du Kongo central. Assigné à résidence surveillée à Boma, il vit reclus dans une maison modeste qu’il avait construite en 1954, lorsqu’il était encore bourgmestre de Dendale, actuelle commune de Kasa vubu.

Le soir du dimanche 23 mars 1969, Kasa-Vubu partage un dernier repas avec un artiste travaillant sur son futur mausolée. Dans la nuit, alors qu’il se lève pour aller aux toilettes, il est victime d’un début d’ictus (accident vasculaire cérébral). Paralysé, il reçoit les soins d’un médecin haïtien, seul praticien disponible à l’hôpital de Boma, mais ce dernier arrive trop tard et le diagnostic est sévère : début de crise cardiaque rendant tout transfert impossible.

Les dernières paroles : un message d’unité aux congolais

L’évêque de Boma, Mgr Ndudi Ndudi, ancien condisciple de Kasa-Vubu au petit séminaire de Mbata Kiela, est appelé pour les derniers sacrements. Ses dernières paroles, rapportées par des témoins, révèlent une grandeur d’âme qui contraste avec les luttes de pouvoir qui ont jalonné son parcours : « Je n’ai pas de péché grave à confesser. Mais si j’avais fait du mal à quelqu’un sans m’en apercevoir, je demande sincèrement PARDON. Quant à moi-même, je pardonne à tout le monde, même à Joseph-Désiré Mobutu. Et si vous le voyez, Monseigneur, dites-lui de ne pas hypothéquer l’indépendance de notre pays. Le peuple congolais a beaucoup souffert pour l’avoir ».

Ces mots sont d’une importance capitale : ils montrent que jusqu’à son dernier souffle, Kasa-Vubu reste hanté par la défense de la souveraineté nationale, ce pourquoi il s’était battu aux côtés de Patrice Lumumba, avant que les rivalités politiques ne les séparent tragiquement.

Une mort qui pose la question de la responsabilité de Mobutu

Selon plusieurs témoignages consultés, Joseph Kasa-Vubu, dont la santé déclinait, avait demandé l’autorisation de se faire soigner à l’étranger. Cette autorisation lui fut refusée par le nouveau régime de Mobutu. Dans un contexte où l’ancien président conservait une certaine popularité – il était acclamé par la foule à sa sortie de la messe matinale, scandant « Kasa-Vubu Roi, Roi, Roi »,– les services de sécurité mobutistes voyaient d’un mauvais œil cette influence persistante et l’avaient convoqué pour lui rappeler son « devoir de réserve ».

Une mort qui arrangeait le régime de Mobutu

La disparition de Kasa-Vubu en 1969 survient à un moment où Mobutu consolide son pouvoir après son deuxième coup d’État. En écartant définitivement l’ancien président, le régime élimine un concurrent potentiel, mais aussi un symbole. La version officielle d’une « longue maladie » permet d’éviter des questions gênantes sur les circonstances exactes de sa fin.Un média congolais résume ainsi la situation : « après avoir été évincé par le coup d’État militaire de Joseph Mobutu en novembre 1965, Joseph Kasa-Vubu fut astreint à résidence par ce dernier et mourut de manque criant de soins ».

Le drame de la crise congolaise, l’héritage paradoxal de Kasa-Vubu

P.E Lumumba et J. kasa-Vubu

Kasa-Vubu demeure une figure complexe de l’histoire congolaise. Nationaliste Bakongo, il avait été l’un des premiers à réclamer l’indépendance, d’abord sur un délai de trente ans, puis de manière plus radicale. Maire de Dendale (aujourd’hui commune de Kasa-Vubu) en 1958, il accède à la présidence le 30 juin 1960. Mais son mandat est marqué par le conflit avec son Premier ministre Patrice Lumumba.

Le 5 septembre 1960, Kasa-Vubu dissout le gouvernement Lumumba, l’accusant de sympathies communistes. Cette décision, prise avec le soutien de l’armée de Mobutu, conduit à l’arrestation de Lumumba, puis à son assassinat en janvier 1961. Kasa-Vubu portera toujours une part de responsabilité dans cette tragédie.

La continuité d’une violence politique

La mort de Kasa-Vubu s’inscrit dans une série d’éliminations politiques qui ont marqué la crise congolaise (1960-1965) et ses lendemains :- Patrice Lumumba : assassiné en 1961- Maurice Mpolo et Joseph Okito : exécutés avec Lumumba- Évariste Kimba et d’autres ministres : exécutés en 1966- Joseph Kasa-Vubu : meurt en résidence surveillée en 1969, sans soins adéquatsCette liste tragique témoigne de la brutalité des luttes pour le pouvoir dans le Congo post-indépendant.

Signification historique, mémoire: l’effacement programmé

Après sa mort, la famille Kasa-Vubu est contrainte à l’exil, d’abord en Algérie, puis en Suisse. L’effacement du premier président de la jeune république fait partie de la stratégie de Mobutu, qui construit son régime sur l’élimination des figures historiques de l’indépendance.

La réhabilitation tardive de Kasa vubu

Ce n’est qu’après la chute de Mobutu en 1997 que la mémoire de Kasa-Vubu commence à être réhabilitée. Aujourd’hui, une commune de Kinshasa porte son nom (l’ancienne Dendale), et sa mort est commémorée chaque 24 mars sans beaucoup de bruits officiels. Son héritage est souvent résumé en deux mots : « bonne gouvernance et transparence », une manière pour les Congolais de le distinguer de ses successeurs.

En définitive, la mort de Joseph Kasa-Vubu le 24 mars 1969, 57 ans déjà, n’est pas seulement celle d’un homme, mais celle d’un certain idéal de l’indépendance congolaise. Abandonné par celui qui fut son allié (Mobutu), privé de soins dans ses derniers jours, le premier président de la République démocratique du Congo incarne le destin tragique des dirigeants africains de la décoloniale, ballotés entre les héritages coloniaux, les rivalités Est-Ouest et les ambitions personnelles.

Ses dernières paroles, pardonnant à Mobutu mais lui demandant de ne pas hypothéquer l’indépendance, résonnent comme un testament politique. Un testament qui sera largement ignoré : les trente-deux années de règne de Mobutu seront marquées par la prédation et l’effacement des conquêtes de l’indépendance.Le 24 mars 1969, c’est donc une page de l’histoire congolaise qui se tourne, laissant derrière elle un héritage ambivalent : celui d’un homme qui contribua à l’indépendance, participa à la chute de Lumumba, et mourut finalement victime du système qu’il avait contribué à installer.

Mfumu Diasilua

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